J'suis descendu du bus sous une pluie battante sans un regard pour le chauffeur. Je venais tout juste de traverser le premier cercle et Dante et ses putains infernales m'attendaient pour la suite des évènements. J'aurais pu être Virgile visitant le Paradis, même le Purgatoire j'aurais pas dit non, mais il fallait que ça soit l'Enfer. Evidemment. Putain, j'vous jure. J'faisais même pas gaffe à la pluie qui coulait mollement sur moi, traversant mes habits jusqu'à l'os, imbibant mes cheveux comme de l'essence, transformant mon visage en un Christ pleureur sous un ciel dégueulasse. J'ai entendu le bus reprendre sa route infernale – mon Charon s'en allant certainement cueillir d'autres âmes esseulées – puis j'ai vomi longuement. A vrai dire, j'ai vomi tripes et boyaux à même le trottoir, sous le regard interloqué et pressé des démons légionnaires qui gambadaient sous le temps pourri. Je crois que je ne me suis jamais autant détesté de toute mon existence. J'étais à un croisement de ma vie, à la limite du supportable, perdu quelque part dans les limbes d'une société mécanique aux relents médicamenteux. Mes sens étaient accrus et je sentais sans mal l'odeur métallique des gens alentours, le goût âpre de leur chair torturée par d'invisibles flammes et la chaleur factice de leur dépouille trompeuse. Je voyais – ou croyais voir – des sabbats idiots glorifiant la bêtise et le manque d'originalité. Les phares des voitures me brûlaient la rétine comme s'il avait s'agit d'un concentré de Soleil. J'avais absolument besoin d'aide. Bordel de merde, je n'étais pas le berger, mais la brebis la plus faible d'un troupeau malade. Fin des Révélations.
J'étais au seuil de quelque chose de nouveau. D'une explosion sourde, d'une Apocalypse rédigée d'une main maladroite par mon cerveau malade. J'en étais à la fois auteur et spectateur, sans savoir quel côté de ma personnalité tenait le rôle principal. Prit d'un accès de rage, j'ai jeté de toute mes forces les restes de photographie qui anesthésiaient mes poches. Les cotillons – car il s'agissait bien d'un carnaval – dansèrent sous la pluie quelques instants comme s'il s'agissait de neige industrielle avant de disparaître purement et simplement, sans messe ni tombeau, emportés par un vent indifférent. J'étais dans un mauvais trip, sans même qu'une matière synthétique ne coule dans mon sang. J'étais shooté par ma propre personne, claustrophobe piégé à l'intérieur d'un caveau constitué de nerfs, d'os et de muscles. J'hurlais tellement fort que personne ne pouvait m'entendre. Par chance, j'ai réussi à garder le contrôle. Dieu seul sait ce qui aurait pu arriver si j'avais décidé de me laisser aller à mes instincts les plus sournois et les plus noirs, caractérisés au fusain par un dessin de ma personne que j'essaye depuis si longtemps d'effacer.
Si j'étais votre vampire. Ou quelque merdes du genre. Non, laissez tomber. J'avais le besoin primitif de faire sortir de mon sang ce qui n'y avait pas sa place. Un besoin de survie basique, comme si au lieu de me proposer de croquer dans la Pomme de la Connaissance, le Serpent m'avait mordu pour répandre son venin doré dans mon ADN. Je savais à présent ce qu'Adam avait ressenti une fois jeté du Jardin par le plus grand flic de l'univers. J'avais ouvert une boîte de Pandore quelque part en moi et il m'était impossible de la refermer sans me brûler les yeux. Oui, une Arche d'Alliance noire faite de chair et marquée au fer rouge. Je me dégoûtais au plus haut point. Je me suis traîné tant Bien que Mal vers un banc en métal sombre, inoccupé et bondé à la fois, dans l'espoir de remettre de l'ordre dans mes idées. Je me trouvais dans une ville – peut-être Babylone ? - que je connaissais. Il n'était pas loin de midi – ou minuit ? - car le Soleil était au Zenith. Je pouvais le voir, malgré les nuages, continuant sa course idiote et inutile. J'observais les gens d'un ½il vide, les comptant, les classant, les analysant jusqu'à m'en rendre malade. Six milliards d'Antichrist en puissance évoluant, mangeant, chiant, baisant, pleurant, riant au sein d'une fourmilière sans Reine. A bout de force, je pleurais, mêlant mes sanglots à ceux du ciel. Sans savoir pourquoi, je récitais :
« Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d'été si doux :
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,
Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons.
Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;
Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vous crûtes vous évanouir.
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.
Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s'élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
Vivait en se multipliant.
Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l'eau courante et le vent,
Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.
Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
Seulement par le souvenir.
Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d'un oeil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu'elle avait lâché.
Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !
Oui ! telle vous serez, ô reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses.
Moisir parmi les ossements.
Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposés !»
Trouvez pas ça con ? C'est à partir de là que j'ai commencé à perdre totalement le contrôle.
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Texte de : Mathias Joann, 19ans
Ses espaces :
Siligan Nostromo &
Medecines-fact0ry
Mon avis : Percutant et impressionnant ! Voilà bien un univers sombre que je me plais à découvrir. Vraiment, l'auteur nous délivre ici un sensationel aperçu de son univers, particulier et torturé. Je trouve que ce texte regroupe des doutes, des peurs, des défis, des pensées les unes plus noires que les autres et c'est de pouvoir contenir tout cela sous une plume qui rend ce texte encore plus admirable et appréciable. La condition humaine est dépeinte ici d'une manière si forte et intense que c'est à se demander comment on imagine à un si jeune âge des émotions pareilles. Je suis stupéfaite et j'avoue que l'atmosphère de ce texte me captive, me rend admirative car le sentiment qu'il me procure - une horreur recherchée - cela m'aide à y voir plus claire. C'est vraiment du "tout cru". ^ ^ Et je reconnais bien l'influence de tes poètes préférés dans ce texte. Du talent, il n'y a que ça ! Je crois bien que c'est probablement le meilleur texte d'auteurs de ma galerie.
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A savoir que le poème récité est de Baudelaire, La Charogne, extraite des Fleurs du Mal