Je me demandai si la sauce au miel était bien appropriée à
mon repas du soir, lorsque tu vins sonner. Je t'ouvris, en tremblant
d'émotions (de peur ou d'amour, je le saurais peut-être un jour). Mes
doigts crasseux laissèrent des traces de pré-repas sur la poignée.
Tu venais m'annoncer que l'on ne pouvait plus nous voir ensemble
dans la rue, cela pouvant nuire à ta nouvelle réputation. Pis encore,
d'après toi, ma présence à tes côtés te perturbait pour je ne sais
quelle autre raison. Je sus ce qu'il allait se passer, et les moments
qui suivirent me paraissèrent d'une joie étonnante.
Lorsque j'enfonçai cette poignée de porte dans ton fébrile squelette,
corps dont j'ai si souvent désiré les courbes et autres caprices, tu me
regarda avec effroi. Et moi je te regardai amoureusement, empli de
passion comme au premier jour. Puis tu baissa les yeux. Comme j'avais
rêvé de ce geste de ta part ! Pour une fois, ce fut devant l'ignoble, et non la
princesse qu'on devait se plier. Tu t'affalas ventre-à-terre,
croyant pouvoir m'esquiver pendant tes derniers instants. Par pure vengance,
je te retournai, de façon à ce que ton visage puisse scruter le mien dans
les moindres détails. Regarde comme les traits de mes expressions
sont tristes et monotones, regarde bien cette personne hideuse
et avide de toi. N'est-il pas méprisant et honteux d'être aimé par moi ?
Alors me vint une idée de sadisme pis encore : je me déshabillai.
Tes yeux pleuraient le martyr, tu étais encore consciente, je voulais
t'offrir le meilleur pour tes derniers instants. Puis, ton visage évoqua
la colère. Mais tu ne pouvais plus rien.
Ne fais pas comme si tu ne savais pas, c'est toi qui m'a enseigné l'art
de récuperer les idées de soi-disant grands artistes. Aujourd'hui, en
te tuant, je ne pouvais pas faire mieux pour mettre en oeuvre les réfléxions
Baudelairiennes ; "Chacun tue ce qu'il aime". Tu serais fière de moi,
c'était ton poète préféré.
Je me remettais en position de dominance. Tu n'avais pas d'autres
choix que de m'admirer. Or jamais je n'avais été aussi heureux que
de pouvoir te mettre à mes pieds. Je bondis sur une chaise :
"Oh, prends garde chevalier ! Peut-être as-tu tout l'or que tu désires, moi j'ai la plus belle femme du royaume à mes pieds."
Mon perroquet me tira une moue. Je m'accrochai au lustre à côté et
lui répondis d'un ton convaincant : "Certes, c'est une sotte, cela n'empêche
que c'est la plus belle créature que je n'ai jamais vu."
Je fus tout ému de la déclaration que je lui clamais indirectement.
Si j'avais connu mes talents de poète avant ça, je serais sûrement déja
très connu. Oui, parce que non seulement, aujourd'hui je tue ma bien-aimée,
mais en plus, je vais me massacrer à côté d'elle, maintenant.
Puis me vint une idée hallucinante ; je n'allai pas mourir à côté d'elle,
mais en elle, ainsi nous ne formerons plus qu'un. Vite, le couteau de
la cuisine. Mais cet instrument ne suffira pas pour nous nouer les
intestins. Il fallait que je trouve une arme qui me permette de rester
conscient après coups, de sorte que je puisse entremêler de façon la
plus extrême nos deux corps. Vite, il me faut cet outil avant ton dernier
souffle. Puis je me permis une pause minuscule pour te regarder,
amoureusement.
Je repris mon combat acharné avec les instruments de cuisine.
Lequel était le plus performant pour ce genre d'acte passioné ?
Devrais-je plutôt prendre un couteau à viande, pour mieux nous
charcuter, ou une plaque de cuisson, pour mieux nous assembler ?
J'eus soudain une vision d'horreur. Mon repas avait fini de cuire dans son micro-ondes et je n'y avais pas encore touché. Je me demande parfois ce qui me passe par l'esprit. Dire que j'ai presque rendu l'âme avant de déguster mon poulet au curry.
Texte de : Manon, 14 ans
Ses espaces : Aeternus-Farfadeun-Koad
Valise-des-Arts
Crea-theque
Mon avis : Horrible ! Percutant et traumatisant ! J'ai l'impression de me retrouver dans une des nouvelles d'Edgar Allan Poe, ou proche de la psychologie de Maupassant ! Je trouve enfin quelqu'une avec une belle plume et qui de plus, a une approche proche de la mienne en ce qui concerne les textes choquants et horrifiants. Vraiment je dis que c'est là une véritablement belle découverte ! Que j'adore ! Je t'aiderai bien à charcuter le cadavre ! Une bonne aide n'est jamais de refus ! haha !
C'est vraiment là une belle démonstration du pouvoir de ton imagination Manon. Bravo! Tu fais fort!

